In the Name of Allah, The Most Gracious, Ever Merciful.
Love for All, Hatred for None.
Sharia
(Théocratie ou laïcité)
French Translation of a speech delivered
by Hazrat Mirza Tahir Ahmad
Khalifatul Masih IV
at the Inter‑religious Consults, Suriname, on 3rd June 1991
Monseigneur, Monsieur le Secrétaire Général, Distingués Membres, Mesdames, Messieurs -
Je vous remercie de l’honneur distinctif que vous me faites ce soir en me privilégiant d’être le premier dans l’histoire de ce Conseil à avoir été invité à prendre la parole.
Il est un fait: l’occasion est historique. Elle me permettra de partager mon point de vue et mon expérience avec vous dans un esprit de dialogue rationnel, franc, impartial, dépassionné, calme et civilisé. Cette franchise dans le dialogue nous permettra d’atteindre aisément l’objectif principal qu’est une meilleure compréhension mutuelle des uns et des autres. Je suis d’autant plus ravi de votre engagement dans cette noble voie que ce dont nous avons tous le plus besoin dans les divers aspects de notre vie est justement - un dialogue franc et une meilleure entente.
Mon discours concerne le rapport entre la Sharia et la politique, la Sharia en tant que telle, ainsi que son application pratique. Mais avant d’entamer le sujet, je souhaite vous présenter mes excuses car je crains fort de ne pouvoir rendre justice à la problématique vu son étendu et le temps limité imparti. Quoi qu’il en soit, je vais essayer d’être bref tout en restant le plus complet possible.
L’on assiste aujourd’hui dans la plupart des pays musulmans à un foisonnement de controverses à ce sujet. Il n’y a pas longtemps, le Pakistan s’est retrouvé pris dans la nasse des polémiques, violentes parfois. D’une manière générale, les on-dits plébiscitent que si la population majoritaire d’un pays est constituée de musulmans, ceux-ci ont le devoir - non, plutôt l’obligation - d’y instaurer la Sharia comme loi nationale. L’argumentaire décline que si les musulmans jurent foi au Saint Coran , reconnaissent sa complétude tant par rapport à chacune des activités de l’homme que par rapport à toutes les facettes de son comportement, ce sera le comble de l’hypocrisie que de se confiner à la rhétorique seulement. La conclusion logique qui en découle est l’institution de la Sharia comme la seule loi acceptable dans le pays. Voilà donc en quelques mots à quoi se résument les arguments avancés par les tenants d’une législation nationale basée sur la Sharia.
A l’opposé, leurs contradicteurs relèvent de nombreuses difficultés, non seulement dans les domaines législatifs et constitutionnels, mais aussi dans toutes les configurations de sa mise en application.
Tout d’abord, il faudrait comprendre pourquoi il est impossible d’appliquer ou imposer la Sharia à un peuple qui, d’un point de vue pratique dans sa vie quotidienne, n’en a cure de l’idéal islamique; le contraire serait plutôt de mise. Si évoluant dans un cadre de liberté , les gens (musulmans) ne pratiquent pas l’Islam , faudra-t-il s’attendre à ce qu’il en soit différemment en donnant force de loi à la Sharia? C’est l’une des questions qui surgissent fréquemment au centre des débats toujours très animés. Néanmoins pour mieux saisir le sujet dans sa totalité, un certain nombre de considérations méritent d’être retenues.
Je pécherai par défaut si je ne vous informe pas que moi aussi, j’ai participé au débat qui eut lieu au Pakistan , mais indirectement. A travers des entretiens ou par courrier, j’ai largement élucidé la question pour bon nombre de Pakistanais qui ne demandaient pas mieux que comprendre. Servant de relais avec les médias, ces personnes ont indirectement transmis mon opinion, pas nécessairement verbatim, dans la presse pakistanaise.
Tout le monde s’accorde à reconnaître que la Sharia est la loi de l’Islam , la loi religieuse des musulmans. Or, la véritable question demeure de savoir comment et dans quelle mesure cette loi peut être transformée en un système législatif adaptable au fonctionnement d’un gouvernement politique. Et pour tout compliquer, toute une panoplie de problèmes se greffent par-dessus à loisir. Si par exemple, l’on reconnaît le droit d’un pays musulman d’imposer la Sharia à toute sa population, dès lors, au nom du principe égalitaire , l’on devra en faire autant pour tout autre pays indépendamment de sa majorité religieuse.
Une telle ligne de conduite ne manquera pas d’allumer de nombreux foyers de conflits dans le monde, tant politiques que politico-religieux. Toutes les lois religieuses, malgré leurs contradictions patentes, seraient bien entendu attribuées à Dieu . Tout ceci ne pourrait qu’être source d’une grande confusion où les gens finiraient par perdre leur foi en un Dieu Qui dit ‘blanc’ à celui-ci et ‘noir’ à celui-là, et Qui les oblige à imposer les uns sur les autres ‘Sa Loi’ pour rendre témoignage de leur foi.
Il est facile d’imaginer ce qui se passerait en Inde si la loi religieuse hindoue était imposée à la minorité musulmane. Malheureusement, cette idée extrémiste trouve sournoisement un écho de plus en plus favorable dans la population indienne d’obédience hindoue, surtout peut-être par réaction à ce qui se passe dans certains pays musulmans . Si jamais cette éventualité devait se produire, qu’adviendrait-il à la population musulmane de l’Inde? Bien sûr, le problème n’est pas spécifiquement indien. Si Israël décidait d’imposer la loi du Judaïsme - le Talmud - à sa population, forcément, la vie deviendrait impossible pour un non-juif. Et si les chrétiens et les bouddhistes décidaient eux aussi d’appliquer leurs droits?
La Participation Au Pouvoir Législatif
L’un des fondements principaux qui sous-tend le concept même de l’État est le droit inaliénable qu’a tout natif d’un État de participer à sa législation . C’est un principe fondamental auquel doivent souscrire tous ceux concernés par la politique et le droit international. Selon le concept laïque de l’État, tout natif d’un État laïque, quelle que soit sa race, sa couleur ou sa religion jouit automatiquement des droits fondamentaux qui y sont en vigueur. Parmi ceux-ci figure l’inaliénable droit de participation au pouvoir législatif.
Bien évidemment, les partis vont et viennent, les majorité s d’aujourd’hui devenant les minorité s de demain. Les souhaits et désirs de tout un chacun ne peuvent pas être satisfaits. Mais en principe pour toutes les questions d’intérêt commun, chacun a une chance égale d’exprimer son opinion, même si c’est dans l’opposition. Qu’adviendrait-il si une loi religieuse était instaurée comme loi d’État quelque part? Si la Sharia devait être imposée dans un quelconque pays, tous ses habitants non-musulmans deviendraient automatiquement des citoyens de deuxième, voire de troisième ou de quatrième ordre, perdant du coup leur droit dans la gestion des affaires du pays.
Il faut noter que le problème ne concerne pas que les non-musulmans; il se complique au sein même de la communauté musulmane avec les diverses interprétation s contradictoires des textes coran iques que font les différents savants musulmans. Le Livre de l’Islam a été révélé par Dieu , mais les savants musulmans revendiquent le droit de l’interpréter.
La Soumission du Pouvoir Législatif aux Leaders Religieux
En cas de litige, le corps législatif se retrouverait contraint de se soumettre à l’opinion de ces savants, spécialistes de l’interprétation du Saint Coran , ou du moins prétendus l’être. Quelle va être la relation entre une assemblée élue pour légiférer et quelques leaders religieux qui vont s’écrier: “Ce que vous proposez s’oppose aux principes fondamentaux de l’Islam !” Quelle voix devrait-on écouter? D’un côté, c’est apparemment la voix de Dieu que l’on entend derrière ces personnes; mais je le répète, ce n’est qu’un faux-semblant. De l’autre, c’est la voix du peuple dans sa majorité . C’est un dilemme pratiquement insoluble.
Au départ, toute religion est une et indivisible, mais avec le temps, la discorde s’instaurant, des clivages et des schismes apparaissent et se multiplient. A l’époque de Jésus-Christ (Que la paix soit avec lui!) la foi chrétienne s’exprimait dans un christianisme unique, mais aujourd’hui, des centaines de variantes existent. Aux yeux de chacune de celles-ci, la foi chrétienne originelle et unique apparaît différemment selon leur perspective d’interprétation . La même chose est vraie pour l’Islam , et elle ne se résume pas seulement à une scission entre Islam sunnite et chi’ite , et à une différence entre leurs interprétations respectives de la Sharia.
Il existe dans l’Islam chi’ite 34 sectes, chacune ayant sa propre interprétation de l’Islam. Et il en est de même dans l’Islam sunnite . Il y a des questions où il n’y a même pas accord entre deux oulémas de sectes différentes. Et ce, pas seulement sur des points peu significatifs mais aussi sur des questions absolument fondamentales. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer au rapport du Juge Munir , le président de la Cour Suprême de Justice (du Pakistan ), qui fut l’un des deux juges choisis pour déterminer les causes et les responsabilités eu égard aux émeutes dirigées contre les musulmans Ahmadis en 1953 au Pakistan.
Comment Définir un Musulman?
Au cours de l’enquête, le Juge Munir demanda systématiquement à chacun des leaders musulmans comparaissant devant lui s’il pouvait donner une définition de l’Islam acceptable par toutes les autres sectes, applicable à toutes sans exception, et grâce à laquelle l’on pourrait déterminer qui est musulman et qui ne l’est pas. Dans son rapport, le Juge Munir souligna qu’aucun des leaders musulmans n’est tombé d’accord sur une définition unique de ce qu’est l’Islam.
Interrogé dans ce sens, l’un des déposants demanda un délai pour y réfléchir. Le Juge Kayani , l’un des juges accrédités, qui avait un sens aigu de l’humour, lui rétorqua qu’il avait déjà eu plus de 1300 ans pour le faire, et si cela n’avait pas été suffisant pour définir les bases fondamentales de l’Islam , alors il n’était pas dans le pouvoir de cette cour de lui accorder plus de temps. Effectivement, si treize siècles et quelques années de plus ne vous ont pas suffi pour définir les bases de l’Islam - après tout, on ne vous demande qu’une définition – de combien de temps encore aurez-vous besoin?!
Quoi qu’il en soit, la question est très sérieuse. Si l’on imposait l’interprétation de la Sharia que fait une secte dans le pays, ce ne seraient pas seulement les non-musulmans qui perdraient certains de leurs droits fondamentaux, mais à l’intérieur même de l’Islam , de nombreuses sectes s’en verraient dépouillées.
Plus on sonde le problème, plus il se complexifie. Par exemple, pour un crime donné, la sanction applicable pourrait varier d’une secte à l’autre en fonction des interprétation s différentes de la Sharia qu’elles font. Ainsi, au niveau mondial, pour un problème particulier, il surgirait toute une gamme de pratiques islamiques, les unes différentes des autres, et pouvant même être parfois contradictoires. Evidemment, cela contribuerait à donner une image désastreuse de l’Islam au reste du monde non-musulman. Quelle est cette religion bizarre qui préconise des sanctions différentes pour un même crime? Il se pourrait même qu’un acte jugé criminel ici devienne tout à fait licite ailleurs, voire recommandé. C’est l’une des nombreuses raisons qui rendent l’instauration de la Sharia pratiquement impossible. Ainsi donc, en instituant la version interprétée de la Sharia que fait une secte particulière, on lèse de facto les droits fondamentaux des autres sectes, et bien souvent, c’est stricto sensu qu’on les bafoue.
Prenons l’autre exemple de la consommation de boissons alcoolisées, interdite par l’Islam ; cela ne fait aucun doute. Mais, quant à savoir si c’est un délit passible de sanction , et dans l’affirmative, reviendra-t-il à l’homme de l’appliquer dans ce monde, cela reste pour le moins douteux. C’est une question très controversée, loin de faire l’unanimité. Quelle punition doit-on infliger dans ce cas? Le Saint Coran n’en mentionne AUCUNE. Pourtant, d’aucuns déduisent de certaines traditions (hadiths ) que la sanction est ceci ou cela. A bien y regarder, il est clair que c’est en tirant par les cheveux qu’ils arrivent à cette conclusion, d’autant que l’authenticité même de ces reste douteuse. Ainsi, c’est en invoquant des arguments incertains que l’on procédera à punir une grande partie de la société, tant musulmane que non-musulmane. Que cela soit justifié ou pas, c’est toute la question.
Il existe des intégristes partout, surtout dans les milieux qui rêvent d’instaurer la Sharia. Vu leur attitude radicale d’intolérance vis-à-vis de l’opinion d’autrui, les questions qui devraient normalement laisser une marge d’interprétation assez large, deviennent pour eux canons inviolables. Ils ergoteront: “Oui, nous connaissons bien ce problème; et nous en avons la réponse. C’est le point de vue de tel ou tel grand érudit de l’Islam médiéval que nous acceptons sans réserve. Et c’est la Loi”.
Cette divergence entre les interprétation s a récemment donné lieu à un débat public au Pakistan , et M. Nawaz Sharif , le premier ministre, a finalement décidé qu’aucune des versions de la Sharia présentées par les différentes sectes ne serait adoptée.
La législation pakistanaise telle qu’elle fut votée reconnaît de manière informelle la suprématie du Saint Coran , et promulgue qu’aucune loi contraire aux enseignements fondamentaux du Saint Coran ne sera adoptée. Dans cet esprit, le gouvernement s’appliquera à ne voter aucune réglementation dérivant des lois coran iques comme si elle était une instruction ou un décret divin. Ainsi, il ne restait de la Sharia que le principe général énoncé dans le Saint Coran, à la lumière duquel une tentative d’islamisation du système législatif du pays fut entreprise.
Jusqu’à présent tout s’est relativement bien passé. Je pense que le premier ministre a pu se sortir d’une situation délicate, mais pas pour longtemps. Les oulémas sont déjà prêts à lui sauter à la gorge. Ils insistent que les pouvoirs de la Cour de Sharia, qui existe déjà, soient non seulement maintenus mais augmentés, la Cour Suprême étant l’autorité suprême qui décidera de la conformité des lois avec l’Islam . Le résultat sera un transfert des pouvoirs des membres élus par le peuple vers les mollahs extrémistes. Ainsi, après avoir accepté ce qui, d’un point de vue pratique, est inapplicable, les autorités ont mis le doigt dans l’engrenage de problèmes qui ne peuvent se résoudre sans complications supplémentaires.
Dans la plupart des pays, le mode de vie des musulmans n’est pas islamique. Cependant l’on a nul besoin de l’instauration de la Sharia pour observer ses cinq prières quotidiennes ou pour être honnête. L’on a nul besoin que la Sharia soit imposée pour se porter volontaire à comparaître devant une instance judiciaire et à témoigner sans mentir. Dans une société où le vol, l’insécurité, le désordre sont une réalité quotidienne, où les droits de l’homme ne cessent d’être piétinés, où il est rare que la justice entende un témoin honnête, où les insultes sont devenues un moyen banal d’expression et où toute forme de décence a disparu des civilités sociales, l’on est en droit de se demander quel sera l’effet de la mise en application pratique de la Sharia. Comment parviendra-t-on à mettre en oeuvre la Sharia, voilà la véritable question.
Je viens de présenter les différentes formes que peut prendre cette question, telle qu’elle fut débattue. Mais jusqu’ici je n’ai entendu aucune proposition qui puisse résoudre le problème.
Chaque région a un environnement et un climat bien spécifiques, et toutes les plantes n’y poussent pas forcément. Les dattes viennent bien dans le désert, mais il n’est pas question d’y faire pousser des cerises. Par analogie, pour la Sharia aussi, un ‘climat’ particulier est nécessaire. Si les conditions favorables ne sont pas réunies au préalable, la Sharia ne pourra pas être établie.
Avant de pouvoir instaurer la loi de Dieu , chaque prophète, il ne s’agit pas seulement du Saint Prophète Mohammad (sur lui la paix et les bénédictions de Dieu!), a dû créer un climat favorable, sans utiliser la contrainte. Lorsque la société fut prête, les lois furent introduites progressivement, jusqu’à ce que l’ensemble du code fût fermement établi. La société avait donc acquis progressivement la capacité de suivre la loi religieuse , Sharia ou autre.
Dans une société où le vol et le mensonge sont monnaie courante, que se passera-t-il si l’on y impose la Sharia et l’on commence à trancher les mains des voleurs? Est-ce cela le but de la Sharia? Il ne s’agit pas d’être sentimental à propos de la religion, car, dans tous les cas, la volonté de Dieu s’accomplira, mais de manière ordonnée, comme Dieu Lui-Même le souhaite.
J’ai suggéré à certains responsables politiques de proposer aux Musulmans de commencer par réformer les habitants d’une seule ville du Pakistan , et après cela d’y imposer la Sharia. J’ai donné l’exemple de Faisalabad, une ville moyenne, notoire pour sa corruption et dont l’activité principale est le commerce.
J’ai proposé que des quatre coins du Pakistan les Oulémas soient invités à réformer tout d’abord les gens de cette seule ville. Lorsque ses habitants auront acquis la capacité de supporter la Sharia, alors le gouvernement pourra être invité à administrer la ville selon cette loi. Mais ce n’est pas près d’arriver. D’ailleurs, cela ne les intéresse pas. Ce n’est pas l’amour de l’Islam qui les pousse à réclamer la Sharia. Celle-ci n’est que l’instrument qui peut leur permettre de prendre le pouvoir et de diriger la société au nom de Dieu . Que la société soit dirigée par des gens corrompus et cruels, peut dans une certaine mesure être tolérée du moment que ce ne soit pas au nom de Dieu. Mais que ces atrocités soient commises au nom de Dieu, c’est la pire des choses dont l’homme puisse se rendre coupable.
Il est donc clair que beaucoup de réflexion est nécessaire, avant de penser à appliquer dans un pays quelconque une loi religieuse . Personnellement, je doute que dans l’état actuel des choses cela soit possible.
Je vais m’arrêter maintenant de parler de ce sujet. Si vous pensez que nous avons suffisamment de temps pour traiter d’autres questions, alors je le ferai; dans le cas contraire nous pourrons discuter de ce que je viens de présenter.
Après le discours, de nombreuses questions furent posées. Nous présentons dans ce qui suit les réponses d’un certain nombre d’entre elles. Malheureusement, la qualité de l’enregistrement des questions n’a pas toujours permis d’en saisir la totalité. Toutefois le contexte des réponses données est indicatif des sujets abordés.
Q. Il existe, en Occident , une certaine confusion sur la Sharia…
R. Je vous remercie de cette question. Mais je pensais que de telles questions se situaient en dehors du cadre de la discussion.
Ce que nous discutons c’est la possibilité ou non d’adopter la loi religieuse comme loi du pays quels que soient le pays ou la religion qui y est dominante.
Je pense que c’est impossible. C’est impossible même si vous le souhaitez sincèrement et réellement. Nous nous sommes trop éloignés de la religion. Nous sommes devenus des hypocrite s. Toute la société humaine est devenue hypocrite. Dans la politique, la société, partout il y a l’hypocrisie . L’hypocrisie ne laisse pas fleurir l’honnêteté. Elle ne permet pas à la parole de Dieu de prendre racine. Voilà le problème principal.
Q. Je pense que nous ne pouvons pas vraiment appliquer une loi révélée pour des temps anciens en ces temps modernes. Pouvez-vous expliquer cela?
R. J’ai étudié ce sujet en profondeur. Je crois que la religion peut être permanente et universelle – à condition que ses principes soient profondément enracinés dans le psychisme humain . Le psychisme humain est immuable. Et c’est exactement cela que proclame le Saint Coran , en l’appelant “Dîn Al-Fitrah”, ce qui signifie une foi ou une loi fondée sur la nature humaine. Le Coran dit aussi: “Lâ tabdîla li-khalqillâh”: la création de Dieu , ce que Dieu a mis en vous, toute disposition ou tendance naturelle, tout cela reste inaltéré.
Par conséquent, toute loi fondée sur le psychisme humain doit être, elle aussi, universelle et durable. Mais le Saint Coran ne s’arrête pas là: il déclare même qu’il ne monopolise pas cette vérité, rappelant que toutes les religions, au départ, étaient fondamentalement les mêmes, portant chacune les vérités de base se rapportant à la nature humaine. Ceci est appelé dans le Saint Coran “Dîn Al-Qayyimah”, dont les enseignements comportent trois caractéristiques, quelle que soit la religion:
Premièrement, retourner à Dieu , d’une façon honnête et dévouée.
Deuxièmement, L’adorer. Dans le sens coran ique du terme, l’adoration ne se traduit pas uniquement par des paroles, mais aussi par l’effort d’acquérir les attributs divins.
Troisièmement, servir l’humanité et dépenser pour la cause des nécessiteux.
Voilà les trois branches communes, selon le Saint Coran , à toutes les religions. Cela dit, il n’en demeure qu’avec le temps qui passe, l’interpolation les a changées. Il s’agit donc de rectifier ce changement et non de trouver une nouvelle foi. Voilà ce qu’a fait tout prophète dans le passé.
Il est clair que ceci est une question d’une grande complexité qui n’est d’ailleurs pas liée directement à la discussion d’aujourd’hui. J’espère que ce que j’ai dit suffit.
Quant à la question de savoir si la loi islamique ou une autre loi religieuse peut être appliquée par la force, je dis un grand NON. Cela irait à l’encontre de l’esprit même des religions! Le Saint Coran dit: “Lâ ikrâha fid-dîn”.
Cette déclaration coran ique est immuable. Elle démontre comment une loi peut être permanente et universelle. Cette phrase signifie qu’il n’y a aucune contrainte en matière de foi. Aucune coercition n’est possible, aucune contrainte n’est permise. Dès lors, la question qui se pose est: si une religion impose sa loi sur une société où existent d’autres religions et confessions, ce verset coranique ne va-t-il pas se dresser contre cette tentative de contrainte? Il ne s’agira pas seulement de citoyens appartenant aux autres religions, mais aussi de gens appartenant à la même religion qui refuseront de se soumettre à sa loi.
Ceci est une question fondamentale. La seule conclusion que l’on puisse tirer est que la coercition est un instrument proscrit à jamais en matière religieuse.
La seule autorité en Islam qui aurait pu contraindre à juste titre était le Saint Prophète Mohammad (Que la paix et les bénédictions d’Allah soient avec lui). Pourquoi? Eh bien, parce qu’il était un modèle vivant de l’Islam, et parce que sa sainte épouse, questionnée à ce propos, avait déclaré qu’il était un Coran personnifié.
Donc, le seul homme qui aurait vraiment pu prendre en charge la foi des autres, étant autorisé à recourir à la coercition là où il sentirait le besoin d’une rectification forcée, était le Saint Prophète . Toutefois, S’adressant au Saint Prophète, Allah dit:
“In-namâ anta moudhak-kir. Lasta ‘aleïhim bi-mousaïtir”.
(La sourate Al-Ghâchiyah, versets 22 et 23)
Tu n’es qu’un avertisseur, sans plus. Tu n’as pas l’autorité de contraindre. Tu n’es pas un commissaire de police. “Mousaïtir” peut être traduit par “commissaire de police”.
C’est pour cela que je dis que la coercition n’est pas permise par Dieu . D’ailleurs, qu’est-ce qui empêche le Musulman de suivre la loi musulmane? Pourquoi doit-il attendre que tout le système législatif soit changé pour qu’il le fasse?
La majeure partie des enseignements de l’Islam , ou du Christianisme , ou encore de l’Hindouisme , peut être pratiquée sans qu’elle soit la loi du pays. Heureusement d’ailleurs, car les penseurs politiques des temps modernes sont d’avis que la religion ne devrait pas se mêler de la politique, ni la politique de la religion.
Jusqu’ici, j’ai parlé d’ingérence, mais pas de coopération. La coopération est le deuxième aspect de ce sujet. Si une société se voit octroyer le droit de vivre selon ses propres aspirations religieuses, où se trouve le besoin de faire de la loi religieuse la loi du pays?
Je vais citer un exemple illustrant l’échec de la Sharia au Pakistan . Durant le régime de feu le Général Zia , des tribunaux de la Sharia islamique furent mis sur pied. La police avait le choix d’amener les criminels au tribunal de la Sharia islamique ou au tribunal ordinaire. Résultat? Presqu’aucune affaire ne fut portée devant le tribunal de la Sharia et la police en a profité en se faisant payer le double du pot de vin habituel, faute de quoi les criminels couraient le risque d’être jugés par le tribunal de la Sharia.
Voilà quel fut le résultat. Vous serez surpris d’apprendre qu’en tout et pour tout, de parmi des milliers d’affaires, pas plus que deux ou trois furent portées au tribunal de la Sharia islamique. L’on doit ces exceptions à la pression politique. En effet, certains partis politiques ont voulu punir leurs ennemis en les traînant devant le tribunal de la Sharia!
C’est là la réalité de la vie. Comment pouvons-nous la changer?
Q. Quelle est alors la raison pour le changement qui a lieu au niveau des lois, au fur et à mesure que viennent les prophètes?
R. Permettez-moi tout d’abord de dire que cette généralisation est un tant soit peu audacieuse. Je le dis parce que si vous étudiez l’histoire de la religion, vous constaterez que ce n’est pas vrai que chaque prophète était venu pour modifier la loi révélée au prophète qui le précédait.
Le plus souvent, les prophètes sont venus pour renforcer et rétablir la loi, plutôt que pour la modifier.
Prenons par exemple le cas du Judaïsme . Si vous l’étudiez, vous serez surpris de découvrir que durant toute l’époque s’étendant jusqu’à Jésus-Christ (Que la paix soit avec lui) aucune nouvelle loi ne fut introduite.
Ces lois avaient été altérées ou abandonnées par les gens; les prophètes ont fait des efforts pour les réhabiliter, pour les remettre en pratique et les interpréter encore une fois à la lumière de l’enseignement original.
En d’autres termes, une analyse de l’histoire des religions principales du monde nous révélera toute autre chose. Tournons-nous vers la Chine , par exemple. Pas un seul iota des enseignements de Tao ne fut changé par Confucius . Celui-ci ne fit que renforcer et interpréter à nouveau la même doctrine.
Cela dit, je suis d’accord que parfois, et d’ailleurs le Saint Coran le déclare bien, les lois sont changées. La question qui se pose est : les lois sont-elles modifiées fondamentalement ou superficiellement? Et aussi, comment sont-elles altérées? Que les lois aient besoin d’être modifiées est une question importante qui mérite une réponse.
Je vais citer trois exemples tirés de l’histoire, des exemples qui illustreront des changements dans la loi qui aboutiront au verdict final, à savoir, celui de l’Islam .
Nous constatons que le Judaïsme est marqué par une longue histoire de persécution des Israélites par les Pharaons . A la longue, le peuple persécuté perdit des qualités humaines telles que le courage et la défiance, même lorsqu’il était en droit d’en faire montre. L’acte légitime de se venger d’une violation de leurs droits était une chose au-delà de leurs forces, car ils avaient été trop longtemps tyrannisés. Cet état de choses ressemble à l’état d’esprit d’un bon nombre de Cachemiriens en Inde . Lorsqu’un traitement cruel se prolonge, certains d’entre eux se mettent à dire: “Bon, nous pardon nons à l’ennemi puissant, mais pas au faible”.
Pour corriger une telle distorsion, il n’y a point besoin d’une Loi éternelle; une loi temporaire dans son application suffira amplement. C’est précisément cela que nous discernons dans la loi mosaïque du Talion : oeil pour oeil, dent pour dent. On insista tellement sur cet enseignement que l’on aurait dit qu’il n’y avait pas de place pour le pardon .
Cette loi fut appliquée pendant longtemps. Puis vint Jésus-Christ (Que la paix soit avec lui). Entre-temps, les Juifs avaient oublié ce qu’était le pardon . L’on n’a qu’à lire l’histoire Shakespearien de “Shylock ” pour apprendre ce qu’étaient devenus les Juifs. Il est facile à comprendre que Jésus-Christ (Que la paix soit avec lui) n’aurait pas pu leur offrir l’option de la vengeance, car ce peuple, dont le coeur s’était endurci, n’aurait alors jamais cherché à pardonner. Les Israélites auraient dit: “La vengeance est, elle aussi, autorisée; pourquoi ne pas toujours nous venger pour apaiser nos coeurs?”
Jésus leur arracha ainsi le droit de se venger. Mais cette injonction-là ne saurait être, elle non plus, permanente.
Voilà donc une illustration de ces domaines où des enseignements superficiels (et dont l’application temporelle est restreinte) sont révélés. Ce sont des injonctions non pas permanentes, mais limitées à certaines époques historiques.
Puis vient le Saint Coran qui présente la Loi comme suit:
(La sourate Al-Choura, verset 41)
Le verset dit: vous avez le droit de vous venger lorsqu’on vous a fait du tort. Mais pas au-delà de la mesure du mal commis. C’est là le premier principe énoncé par ce verset.
Deuxièmement, il stipule que vous pouvez aussi, si vous le préférez, pardon ner, mais pas de façon inconditionnelle. Vous ne pouvez pardonner que lorsque cela promeut la réforme. Si le pardon va promouvoir le crime, alors vous n’avez pas le droit de faire grâce.
Voici donc la version coran ique qui se tient au sommet du développement de toute cette pensée. J’ai rencontré des amis de la foi baha’ie , des érudits de différents pays; j’ai beaucoup voyagé et je confronte toujours ceux que je rencontre avec le problème suivant: essayez de changer cette loi selon les nouveaux besoins de l’heure.
Jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé une seule personne qui pourrait suggérer une amélioration de cette loi finale.
Par conséquent, si la loi est élastique et conciliante, et si elle est basée sur des principes qui sont enracinés dans le psychisme humain , je ne pense pas qu’il y ait besoin de la changer.
Mais ceci se situe, ne l’oublions pas, en-dehors du sujet principal de notre discussion. Je pense que j’en ai assez dit et si vous me le permettez, nous passerons aux questions des autres invités.
Q. Veuillez nous expliquer la différence entre les termes “Sharia” et “Dîn ”.
R. Merci. Le terme “Dîn ” peut signifier n’importe quelle philosophie ou doctrine que vous adoptez comme principe directeur dans votre vie et votre conduite. Certains érudits musulmans ont pensé que les idolâtres n’ont pas de Dîn. L’idée que ces derniers puissent avoir un Dîn les avait en horreur. Mais le Saint Coran , quant à lui, s’adressant aux idolâtres, dit:
(La sourate Al – Kâfirûn, verset 7)
A vous votre Dîn et à moi le mien.
Partant de ceci, lorsque le Coran dit:
(La sourate Al – Baqarah, verset 257)
“Il n’y a point de contrainte dans le Dîn ”, nous devrons comprendre ce terme comme voulant dire toute philosophie que les gens adoptent en tant que code de conduite. Il ne s’agit pas uniquement d’une foi en Dieu . Même le rejet de Dieu peut être un Dîn.
La Sharia est fondée sur le concept de Dieu . Le Dîn , basé sur la croyance qu’il y a un Dieu Qui révèle Sa volonté concernant la façon dont l’homme doit forger son destin, définit cette volonté divine par des lois ou des principes: une Sharia. Cette Sharia n’est pas nécessairement celle de l’Islam . En effet, toute religion a sa propre Sharia.
La question qui importe est: la Sharia pourra-t-elle être adoptée même si elle ne fait pas partie intégrante de la loi du pays? En citant l’exemple de notre communauté, nous pouvons répondre qu’il est impossible de le faire.
Il est un fait que presque tous les pays du monde autorisent leurs citoyens à résoudre eux-mêmes leurs différends par l’arbitrage . A ma connaissance, l’arbitrage est respecté à tel point que si un arbitrage irréversible est signé par tous les partis concernés, même la cour suprême ne tentera pas d’annuler cette décision.
Nous avons mis sur pied un comité de “Qadha” pour des Qadis (juges) de la Communauté Ahmadiyya. Les Ahmadis qui préfèrent ne pas se tourner vers la loi du pays pour résoudre leurs disputes ou leurs problèmes, viennent à la Qadha, en signant un document qui déclare que nous vous demandons, de notre plein gré et libres de toute coercition , de résoudre notre dispute selon la loi du Coran.
Aucun gouvernement n’a jamais interféré avec ces affaires. Le travail du comité de Qadha se poursuit sans empêchements.
De même, l’adoration de Dieu est une activité qui se poursuit partout. Tout le monde est libre d’adorer Dieu comme il l’entend, ou du moins devrait l’être. Exception faite des Ahmadis au Pakistan , bien entendu! Mais il s’agit là d’un autre problème. Aucune loi ne tente de barrer la route à la prière, à l’adoration de Dieu.
En temps normal, dans la plupart des sphères de la vie de tous les jours la Sharia peut être appliquée sans pour autant qu’elle ne devienne loi.
Q. Dans votre discours, vous avez déclaré que le Premier Ministre du Pakistan , Nawaz Sharif , a décidé que la Sharia serait la loi du Pakistan, sans statuts, mais se référant au Saint Coran . Par contre, vous trouvez que ce n’est pas une voie pratique. J’ai constaté que vous avez étudié ce sujet minutieusement. Je voudrais donc vous demander votre opinion sur le type de législation qu’un pays devrait adopter. La Sharia devrait-elle être rejetée, ou peut-être modifiée? Devrait-on plutôt songer à une législation du genre séculier? Que devrait-on faire selon vous?
R. Je vous remercie beaucoup de cette question sur laquelle j’aurais dû parler durant mon discours. Il s’agit ici du concept de gouvernement en Islam , un sujet important que nous devons comprendre avant de poursuivre la discussion.
J’ai procédé à une étude approfondie de cette question, y compris des épais volumes qu’ont écrits à ce sujet les érudits musulmans du passé. Ceux-ci n’ont pas su cerner le problème. Si l’Islam propose un gouvernement qui représente Dieu , il faudra contempler le sujet sous un certain angle. Si par contre l’Islam préconise un système de gouvernement ouvert à des gens appartenant à toutes confessions religieuses ou autres, une toute autre perspective apparaîtra.
Selon moi, la première hypothèse n’est pas la réalité, pour la bonne et simple raison que l’Islam insiste, avec bien plus de force que n’importe quelle autre religion ou système politique, sur un gouvernement séculier. Cela pourrait peut-être vous surprendre. Mais je peux citer le Saint Coran pour prouver ce que j’avance. L’essence même de la laïcité est que la justice doit être respectée et mise en pratique sans tenir compte des différences de foi, de religion, de couleur, de credo ou d’appartenance. Voilà la vraie définition de la laïcité. Et c’est exactement cela que le Saint Coran nous enseigne par rapport aux affaires de l’État, c’est-à-dire comment gérer et organiser l’État.
(La sourate Al-Nahl, verset 91)
En vérité, Allah vous ordonne d’être toujours justes. Le Coran développe le thème en disant:
(La sourate Al-Mâ-idah, verset 9)
Ne laissez pas l’hostilité d’un peuple vous inciter à abandonner la justice absolue. Soyez toujours équitables, car l’équité se rapproche davantage de la piété.
Lorsque vous vous acquittez de votre devoir en tant que gouvernement, vous devez le faire en tenant compte de la justice absolue. Ceci nous amène à la conclusion suivante: à partir du moment où la justice absolue est établie comme thème central d’un gouvernement, il devient impossible d’imposer la loi islamique sur les citoyens non-musulmans: ce serait injuste. Toutes sortes de contradictions en naîtraient.
Si vous approfondissez davantage votre étude de la question, vous serez étonné d’apprendre que cette interprétation que j’avance et que je comprends comme étant la bonne, est aussi celle que fait le Saint Fondateur de l’Islam (Sur lui la paix et les bénédictions d’Allah! ) et qu’il illustre dans sa pratique.
A Médine, s’y étant installé suite à l’Hégire, le Saint Prophète (s.a..w.) entra en contact avec les communautés juive et autres; celles-ci l’acceptèrent non pas en tant que chef religieux, mais en tant que leader politique. Ils convinrent de lui soumettre toutes leurs disputes et de faire confiance à son sens supérieur de jugement pour résoudre tous les litiges entre différents partis.
Or, la loi islamique avait déjà été révélée. Lorsque les Juifs venaient à lui pour des conseils ou des décisions, il leur demandait instamment: Voudriez-vous que votre dispute soit réglée selon la loi juive, selon la loi islamique ou par l’arbitrage ? Et, sans exception, il n’imposa jamais la loi islamique sur un parti qui, n’appartenant pas à la religion islamique, n’en convenait pas.
Voilà ce que j’appelle la justice absolue. C’est là la justice, l’équité absolue que doit adopter un gouvernement qui rêve d’être vraiment islamique. Et c’est, en d’autres termes, un gouvernement laïque!
Q. Si vous décidez d’avoir différentes législation s pour les Hindous, les Chrétiens, etc., je pense que ce serait inquiétant pour la société.
R. C’est précisément ce que je suis en train de dire. Je ne propose pas qu’un gouvernement ait toute une panoplie de législation s, chaque religion y trouvant la sienne. Ce n’est pas possible. Ce ne serait pas pratique